Vitailles, 20 mars 1947

Mon petit Lou chéri

Mars ne veut pas nous donner les premiers sourires du printemps, il est borné à la pluie et au vent. Mais les arbres fruitiers veulent le faire mentir par leurs robes roses et blanches.

Lundi, j’ai reçu ta lettre, il était tard puis j’ai pensé que tu serais débordé de lettres donc j’ai attendu d’avoir ta réponse à ma lettre. La photo de Yves et Maurice est très bien; tu m’enverras la pellicule pour en faire reproduire une pour Maurice. Tu sais mon petit Lou celle où nous sommes tous les deux ne vaut pas le coup de la faire agrandir, nous tâcherons d’en prendre de mieux lorsque tu reviendras. Ca n’était pas la faute au rouleau mais à une petit vis dans l’appareil qui retenait la roulette, je l’ai remis dans son trou et maintenant elle va bien. Que j’étais bête de ne pas l’avoir vu avant de mettre la pellicule; je suis encore apprentie dans le métier. En tous cas, elle sont les plus nettes de toutes celles que nous avons prises jusqu’à maintenant.

Dimanche mes petits voisins sont venus jouer à la maison. Tu sais jouer à cache cache ou aux métiers, tout un après midi ça ne m’intéresse pas beaucoup. Je pensais au dimanche précédant où j’avais mon petit Lou chéri. Enfin il faut bien faire quelque chose pour les autres tant qu’ils sont ici, ils sont à l’abri des mauvaises conversations et des mauvais exemples.

Je constate que vos chefs ne veulent pas que vous restiez oisifs, ils ont raison, vous vous ennuieriez peut-être, tandis que comme ça, on ne s’aperçoit pas du temps qui passe. Votre séjour à Souge se tire maintenant ! Le journal a dit que la 47 ne serait pas encore incorporée, le budget étant trop maigre; pauvre France qui n’a pas même assez pour nourrir ses fils de vingt ans.

Je vois que mon petit Lou s’acharne pour gagner des galons; pour quelqu’un qui n’en voulait pas, si tu reviens avec quelques étoiles, j’en serai d’autant plus fière mais reviens avec la tête, autrement gare. Ici à St Macaire toutes les semaines on enterre quelqu’un; attention à ta petite Yvette, si elle n’est plus de ce monde ! Tu viendrais du moins t’incliner devant ma tombe, peut-être il vaut mieux que je reste encore quelques temps sur Terre. Ca serait ennuyeux pour Mon Lou chéri d’en chercher une semblable, ce ne serait encore pas commode.

Je vais te quitter mon Lou Chéri, excuse l’écriture, je suis très pressée; hier soir j’avais fait la lettre et puis toute l’encre s’est imprimée dans le papier qui a fait buvard. Grand-mère n’a pas voulu que je te l’envoie, alors ce matin en vitesse avant de partir à Eymet j’ai recommencé.

Adieu mon petit Lou chéri; ta petite Yvette qui t’embrasse bien affectueusement.