Camp de Souge, le 26 mars 1947
Ma Petite Yvette chérie,
Quel calme ce soir dans la chambre et aussi quel vide ce sont les premiers préludes du dénouement à Souge. Cet après-mid, tous les gars du génie qui avaient suivi leur instruction du combattant avec nous en batterie, ont rejoint leur régiment spécialisé, de ce fait, les artilleurs sont seuls maintenant à Souge; nous restons neuf dans notre chambrée; Oh! tu sais cette séparation a été bien arrosée, ce soir sur les neuf restants, nous en avons déshabillés et couchés cinq et je t’assure qu’il n’y avait plus de cafard…… Cet après-midi, j’étais absent; quand je suis arrivé la fête battait son plein et le brigadier en était.
Comme je t’en avais parlé sur ma lettre précédente, nous avons commencé les grandes manoeuvres où je suis si heureux de participer en tant que radio; tu sais Mie, je suis privilégié puisque seulement quarante artilleurs y participent et sur la quarantaine d’élèves de transmission, il n’y a que sept désignés dont quatre chefs de poste. Nous avons tiré quatre à cinq cents obus en deux jours de manoeuvre. Heureusement sans riposte mais nous avons eu le baptême du feu. Oh! tu sais Mie, c’est beau à voir cette colonne de blindés avec ses half track, ses automoteurs, et ses véhicules de ravitaillement, lorsque nous prenons les dispositions de combat, en pleine landes, je t’assure. C’était bien cette allure de guerre découverte parfois sur un écran de cinéma.
Les manoeuvres ont été très bien menées. Bonne liaison, transmission rapide des commandements, ce qui nous a valu des félicitations du capitaine et aujourd’hui pour récompense, une promenade à Bordeaux avec la visite du grand hôpital militaire ‘Robert Picqué’, de ce fait, je me la coulais douce. Tu vois petite Chérie que ton Lou n’est pas toujours à plaindre. Je reste toujours un petit privilégié; nous n’étions que douze, les quatre PC radio et deux de chaque pièce à feu, nous avons pu visiter vraiment un édifice moderne. Je ne te le décris pas par lettre mais j’en suis revenu épaté. Entre nous, tu sais, Mie, je demande à n’y aller qu’en visiteur et sans aucun but car cette odeur pharmaceutique ne me dit rien de bon, pas plus que la salle d’opération ou la morgue avec sa petite chambre pour conserver les corps en attendant l’inhumation et avec ses deux cercueils tout prêt.
Pourquoi parler de noir quand le printemps vient faire éclater tous les bourgeons, n’est-ce pas petite Mie; pour moi ta si gentille lettre est venue rendre tout à fait splendide cette bonne journée.
Oh! Petit Amour, il est si réel ce bonheur de lire une lettre de celle qu’on aime, de découvrir dans la pensée de ses phrases, ces sentiments qui animent nos petits coeurs. Oh! toi ma petite Chérie, tu ne peux croire pour voila vérité de cette phrase: appuie-toi sur moi et je serai plus fort. Je suis si heureux d’être ton confident, de pouvoir te traduire tout l’élan de mon coeur et j’éprouve une joie extrême de sentir battre ton coeur à la cadence du mien.
Oh! Chérie, l’amour est si beau quand il est bien compris; être heureux dans la mesure du bonheur que l’on peut procurer à cet être qu’on aime; aimer n’est-ce pas se donner? S’oublier pour donner du bonheur même quand un brun d’ombre vient serrer son coeur; Petite Yvette chérie, comme ressort bien cet infâme égoïsme du flirt, de l’amour passionné où seul le plaisir compte dans ses propres instincts, où on se moque des conséquences de ses actes car seul commande la soif du mal, la jouissance de ses sens; et l’homme brute fait de la femme un instrument de plaisir. Triste évidence.
Oh! J’avais toujours pensé qu’il existait un bel amour générateur de bonheur; parfois dans la tenaille de la passion , j’ai lutté; les forces étaient par moment inégales, dans cette mer sensuelle, j’ai parfois failli sombrer; dans mon coeur une petite Etoile brillait. Serai-je digne d’une jeune fille qui se soit gardée pour moi, tout le paroxysme du bonheur, c’est à elle que je voulais le donner. Un jour, si Dieu veut, nous connaitrons peut-être ce bonheur et tu peux être sûre que le bonheur que tu me donneras équivaudra le tien et à notre foyer des pierres d’angle ne s’ébranleront plus.