Vitailles 28 mars 1947

Mon petit Lou chéri

Aujourd’hui c’est Maurice qui venait à la vigne m’a donné la lettre mon Lou chéri. Oh je t’assure il me tardait d’arriver au bout du rang pour me retrouver tout près du coeur de mon Lou.

Tout d’abord j’ai tourné et retourné l’enveloppe, l’adresse tapée à la machine, un tampon inconnu, je reçois de lettres tapées à la machine que de Lily et comme j’ai eu de ses nouvelles mercredi je m’étonnais. Pauvre Lily, elle n’a pas de chance, elle relève d’une deuxième fausse couche, heureusement Loulou se trouve là pour quelques jours. Quelle vie toujours, il est d’un côté ou de l’autre. Il doit repartir en déplacement à Lourdes bientôt.

Oh ! vive nous les paysans, le métier est peut-être plus dur mais au moins on est ensemble beaucoup plus souvent dans la journée, tandis qu’eux le matin chacun part de son côté, ils ne se retrouvent qu’à midi où en vitesse ils préparent le repas et repartent jusqu’au soir sept heure. C’est toujours en vitesse qu’on prépare la soupe du lendemain, l’autre fait un brin de ménage, de raccommodage, de repassage, le dimanche la lessive les courses, c’est une vie d’esclaves.

Oh ! Lou chéri, ne crains rien, je ne donnerai jamais ma place pour aller en ville. Il y a plus d’agréments je sais bien, mais chez nous aux champs, on est son maître, pas besoin de demander aux supérieurs une journée si on veut recevoir un parent ou un ami.

Je n’ai pas flemmardé pour lui répondre. Elle demandait une longue lettre, elle a été bien servie. Je lui ai raconté en vitesse notre voyage au Pays basque, je lui ai dis que je voulais rentrer au couvent mais n’ayant prévenu personne, on aurait peut-être accusé Yves d’un meurtre et puis peut-être Charles Pontreau n’aurait pas été content. Alors je lui ai dit qu’il valait mieux encore qu’ils viennent à nos fiançailles et ensuite à notre mariage plutôt qu’à ma prise d’habits mais je lui dis qu’ils se tranquillisent, que nous n’étions pas atteints du coup de foudre, qu’il y en avait pour deux ou trois ans. La réponse sera sans doute intéressante, si oui, je la joindrai à une lettre. Tu vas sans doute te faire appeler petit cachotier, vous êtes loins les uns des autres, tu n’as pas à craindre les coups.

Je constate que vous n’avez pas toujours le cafard, Dieu merci, vous avez bien raison, quand l’occasion se présente d’en profiter, vous avez assez de place maintenant dans la chambre.

Dis donc, vous avez du magnifique papier à lettre en douce avec l’insigne du régiment, quel luxe, sans doute vous n’allez pas rester bien longtemps à Souge vous non plus. Tout ce que je te demande c’est que tu me reviennes avec la tête mon Lou chéri, et comme tu n’aimes pas les produits pharmaceutiques tâche de ne pas passer sous quelque véhicule lourd sans quoi l’odeur de l’éther risquerait de t’achever et alors il faudrait que je rentre au couvent ce qui n’est plus dans mes plans, quel sacrifice alors !

Si tu te souviens l’an dernier à pareille époque je t’écrivais je crois bien : « pourquoi je suis sur Terre pour toujours souffrir? ». Et tu me répondais « pourquoi toujours cette langueur, cette langueur, un jour tu seras heureuse. « . En lisant ces lettres, je t’envoyais drôlement promener en disant : « ah s’il était à ma place il verrait comme on peut être heureux. »

Alors je ne croyais pas à l’amour et longtemps je me suis dit que je n’aimerais jamais personne plus que je n’aime Yves. Puis un jour, comme dans un rêve, mes pensées ont complètement changé et j’ai eu comme une lumière qui est venue briller au fond de mon coeur et pour toujours l’amour est venu habiter le coeur de ta petite étoile.

Oh ! Je suis sûr que bien souvent tu as prié, offert des sacrifices pour moi qui sui resté si longtemps sourde à l’appel du coeur de mon Lou chéri; et maintenant comme tu me le disais il y a un an, je suis vraiment heureuse d’aimer et surtout de me sentir aimée, même loin de toi mon coeur déborde de bonheur. Nos pensées se croisent si souvent dans la journée. Et le soir dans la pr!ère, nos âmes sont toutes les deux l’une près de l’autre.

Il faut que je m’arrête, je n’aurai plus rien à dire la prochaine fois.

Adieu pour ce soir Mon Lou chéri, reçois les tendres baisers de celle qui t’aime.

Ta petite Mie

PS : observez bien les commandements du soldat afin de revenir bien vite en permission. Des punitions tu t’abstiendras !