Vitailles 2 avril 1947

Mon petit Lou

Aujourd’hui changement de décor, après la neige, la pluie, la glace, voilà un peu mieux. La grêle, les arbres fruitiers ne seront pas trop chargés de fruits cette année, je t’assure il y en avait une bonne couche. Enfin on sait bien que nous ne sommes à l’abri de rien.

Si toi tu dis tant mieux puisque tous restent à Souge, moi je suis drôlement contente aussi. Tu sais il me semble que là tu seras plus en sécurité que dans une caserne car s’ils ont besoin d’hommes tu seras sans doute de côté puisque maintenant tu es affecté à la troisième batterie du 1/68. En attendant le temps que tu as à faire sous les drapeaux touchera à sa fin. Puis si tu viens une fois par mois, ce sera chic alors quatre semaines c’est assez vite passé.

Dis moi Lou chéri, tu vas faire un petit planqué je crois bien ! Mais tant mieux pour toi, pendant ce temps tu te reposeras et ensuite tu reprendras le travail au Pin avec plus de force n’est-ce pas Lou chéri ?

Tu sais ce soir je trouve rien à te dire j’ai le pressentiment que tu viendras pour Pâcques alors peut-être je trouverai quelque chose à te dire si je ne suis pas trop émotionnée. Tu vas te moquer d’une pareille chose car tu vas me dire je crois que tu me connais suffisamment pour ne pas être intimidée par Charles Pontreau; mais mon Lou chéri lorsque tu es près de moi je suis tellement heureuse que je ne trouve plus rien à te dire. Heureusement toi tu as toujours quelque chose de nouveau à me raconter. Ça me rappelle les années où Lily était à Lauzun, tous les dimanches nous sortions ensemble, moi en deux mots je lui disais tout ce que j’avais fait dans la semaine mais elle il lui fallait bien tout l’après midi; c’est vrai qu’avec les élèves il arrive tellement d’aventures et après lorsqu’elle a connu Loulou. Oh! je t’assure elle en a fait des projets, s’il fallait que je te raconte tout ça, j’en aurais pour huit jours. Je crois même j’en oublierais beaucoup, pauvre Lily j’ai bien peur pour elle qu’elle n’ait jamais la joie de se pencher sur un berceau; pourtant quand elle me disait « tu verras quand nous aurons un enfant, je t’assure qu’il sera bien élevé ». J’ai bien peur que la petite Thérèse dont elle rêvait ne vive jamais. Dieu veuille que je me trompe.

Pour ma part, lorsque je serai mariée, si chose pareille m’arrivait, je t’assure je serais bien déçue, ce que je ne crois pas maintenant car je crois être en parfaite santé. J’ai eu des années drôlement mauvaises à traverser. Oh je t’assure que si j’avais été libre comme Lily peut être j’aurais fait comme elle, je ne me serais pas soignée mais j’avais derrière moi un gendarme pas ordinaire en la personne de ma grand-mère; à présent je ne peux que la remercier. Si je ne suis pas grande ni grosse j’ai une santé de fer. Tu sais elle a souvent entendu des mots qu’elle ne méritait pas, pourtant la pauvre femme, surtout avec ces diables de piqures. Une fois j’avais pris la boite pour la jeter et madame Losthe me l’a enlevée des mains, je m’en souviendrai je t’assure.

Je vais te quitter pour ce soir. Maurice vient de préparer sa valise pour partir demain matin chez sa fiancée. Il a fallu que je lui fasse un coffret pour mettre la bague de sa fiancée. Il ne tient pas en place, depuis Noël qu’ils ne se sont pas vus. Ils ont l’air de trouver le temps long; pour moi le carême a passé comme un éclair. Dimanche j’étais à jouer chez mes petits voisins, comme ils ont la radio, j’ai écouté le sermon du père Riquet à Notre Dame de Paris, le chrétien et l’argent, vraiment bien tu sais.

Adieu mon Lou chéri, de celle qui t’aime reçois ses plus doux baisers

Ta petite Mie  —   ..  .

Je n’écrirai pas en morse, il me faudrait peut-être un jour pour y arriver et peut-être pas sûr que ce soit lisible.