Camp de Souge,

Le 3 avril 1947

Ma petite Mie chérie,

Tu seras peut-être étonnée d’avoir aussi tôt de mes nouvelles; aujourd’hui je suis garde chambre et comme je n’ai plus rien à faire, je viens retrouver ma petite Mie chérie; toute la chambrée est bien astiquée et le garde chambre peut disposer, aussi tu sais Mie, j’en profite pour mettre mon linge propre et ma correspondance à jour.

Souge au paysage monotone qui pendant ces mois d’hiver avait connu l’animation de ces jeunes bleus est redevenu ce petit coin triste avec ses immenses baraques désertes et le petit noyau d’anciens qui demeure essaie de continuer à donner de la vie au milieu de cette ceinture de pins et de fougères; mardi matin, à quatre heures, la longue caravane des partants s’ébranlait dans la nuit, sous l’averse; et quand le jour se levait sur le camp, tout s’était tu et seuls quelques garde chambres hasardaient à mettre le nez à la porte.

Tu vas peut-être te dire, en lisant cette version que ton Charlou a lui aussi le mal du pays, et bien non chérie, au contraire, chaque jour qui passe vient augmenter ma joie d’être resté et si le printemps sur les pins ne vient apporter les pétales odorant de la belle saison, je suis tout de même heureux de respirer le bon air de la campagne et mes avantages ne s’arrêtent pas là; la nourriture s’est nettement améliorée tant par la qualité que par la quantité et en plus, en cette 2ème période d’instruction, nous sommes plus libres et les permis seront plus abondantes.

Pour Pâques, j’en ai une de 48 heures déposée, j’espère bien l’avoir seulement presque tous nous en avons demandé, par malheur la batterie est de garde au 33 et au poste de police. Samedi et lundi aussi, il faut qu’il en reste au moins vingt. J’ai quinze chances sur trente-cinq. Quels seront les plus veinards? Nous serons ça samedi à midi, en attendant on espère.

Au Pin, il pense tuer un porc lundi si je suis là. Ce sera une heureuse coïncidence mais tu sais Mie, si j’ai 48 heures de liberté, j’essaierai bien de retrouver ce petit Brin d’Amour qui dans la sérénité de beaux soirs a si souvent été l’objectif de mes pensées et qui maintenant est tout mon coeur.

Donc petite chérie, ne sois pas surprise si tu me vois dimanche mais ne m’attend pas, tu risquerais d’être déçue. Si je suis en ferme j’irai à Lauzun dimanche matin mais comme je devrai rentrer le soir pour être sur pied le lendemain, si tu veux je t’invite à venir avec moi à Sainte Livrade, tu y passerais deux ou trois jours, maman et Lulu seraient contentes, tu sais maintenant petite Chérie, ce n’est de ma part qu’une objection, et de toutes façons, si je suis en ferme, je serai tout près de toi pour en causer.

En attendant, reçois toujours mes meilleurs voeux pour cette fête de Pâques et si je ne suis pas là, je sais que nous serons tout près l’un de l’autre, de coeur et de pensée en la sainte communion.

Je te quittes sur ma lettre mais mes plus chères pensées de hier comme de demain seront toujours pour toi, ma petite Yvette Bien aimée.

De ton petit Lou qui t’aime, reçois Chérie, les plus doux baisers

Charles

Adresse:2ème canotier Pontreau Charles

1ère pièce, 3ème batterie du 1/68 RA

BP 51 Bordeaux