Camp de Souge 14.4.47

Ma petite Mie chérie

Vraiment aujourd’hui mon sort veut m’être des plus agréables et en plus la lettre de ma petite chérie vient y apporter toute la splendeur d’un sourire du printemps. Je t’assure Mie, je ne m’y attendais pas beaucoup à cette lettre et la joie m’en a été que plus grande.

Samedi nous avons passé une magnifique journée à Périgueux et si le matin avant l’aurore nous prenions l’essor sur la grande route avec de la joie plein le coeur jusqu’au soir à l’apparition des étoiles, nous avons découvert toute la douceur d’un voyage à travers les villages et le souvenir de ces compagnons d’armes tombés pour la France et pour toujours présents en leur mémoire et c’est avec une immense émotion que le commandant évoquait chaque épopée de la campagne.

Oh ! Petite Mie, quand je serai près de toi je pourrai davantage causer et détailler les instants de cette journée qui je t’assure restera dans mes bons souvenirs.

Aujourd’hui ‘manque de pot », au maniement d’armes les EG ont eu exercice de commandement et il a fallu que Pontreau lui aussi fasse valoir son talent de Bricar (ça change avec le commandement des vaches et ma foi j’étais bien un peu intimidé). Heureusement, Dieu merci que je n’aurai pas besoin de le faire et ils ont d’autres Bricars en herbe qui aspirent davantage aux ‘sardines’. Je t’assure petite chérie, quand je te dis que je ne veux pas être France; Oh! tu sais Mie, le matin sur les camions découverts il faisait froid, le petit air de cette aube d’avril s’était mu en bise; mais quand on a vingt ans, qu’on porte dans sa fierté tout l’espoir de sa jeune France et que dans son coeur s’envole vers celle qu’on aime les plus chères pensées, on oublie les aigreurs du froid. Vers huit heure, nous avions parcouru les cent cinquante kilomètres et c’est avec une immense joie que nous retrouvions les camarades d’instruction; la cérémonie de la présentation à l’étendard du 68 fut des plus émouvantes où en quelques passages le commandant résuma le passé de gloire tout récent du 68eme d’artillerie. Le GB1, c’est à dire notre groupe est né à Side-Bel-Abbes en 1943; il n’y a plus de doute c’est bien le régiment d’André Lhoste. Ses chefs sont aujourd’hui les miens et dans leur coeur vibre toujours ce même héroïsme qui les mena jadis vers la victoire des cadres, c’est franchement que je te parle et quand je serai avec toi je te dirai pourquoi.

Dimanche dernier pendant la messe, le prêtre a eu une faiblesse et pendant le canon il a eu une crise; je t’assure Mie j’ai bien eu peur que ce ne soit sa dernière messe; nous nous sommes précipités, plusieurs soldats, le pauvre homme au bout de quelques instants est redevenu normal, mais il ne se rappelait plus où il en était, il s’est bien repris et il a continué sans incidents, jusqu’à maintenant il avait un servant de messe mais je crois qu’il est parti, aussi je le remplacerai, ça me rappellera le bon temps d’écoliers où tous les matins, avant d’aller à l’école, j’étais servant de messe et je t’assure Mie chérie je m’en rappelle encore.

Adieu pour ce soir, ma petite chérie en attendant le beau jour où je te serrerai contre mon coeur.

Reçois de ton petit Lou qui t’aime pour toujours tous ses plus doux baisers et à bientôt