Le Pin, 20 avril 1947

Ma petite Mie chérie,

Je ne saurai trouver dans mon vocabulaire des mots assez expressifs pour traduire toute ma joie, il ne manque pour combler mon bonheur que de me sentir tout près de ma petite Alouette et je serai alors le plus heureux des hommes.

Comme l’oiseau en cage à qui on laisse prendre son essor, tu ne pourrais croire quel immense bonheur, je découvre en ce jour de liberté, je viens de retrouver toute la magnificence d’un beau jour de printemps, le petit nid familial, les champs, la plaine.

Tu sais Chérie, ce matin avant le lever du soleil, dans ma légère tenue de sport, comme les oiseaux aux premières lueurs de l’aurore, je m’ébattais dans la fraîcheur du matin. (Maman se demandait si j’étais bien normal) Si tous les jours au saut du lit nous partons faire du sport dans les pins, j’y ai trouvé ce matin une différence; l’air des pins est trop fade pour moi et à part le gonflement des bourgeons résineux, le printemps semble ne jamais exister dans ces pauvres régions tandis qu’ici est l’air odorant des prés , des arbres, de la vie douce confiance de l’âme paysanne; malgré mon absence Jean travaille tant qu’il peut et rien n’est en retard et après cette troisième année de labeur, vraiment apparaît tout le fruit; si tu voyais ce blé, ces prés et les pruniers, partout la récolte s’avère des plus fructueuses. Oh!  petite Mie, comme on s’y attache à ses récoltes à longue haleine (il a fallu trois années de taille méthodique pour avoir les pruniers garnis de bois à fruits); aussi après un effort qui fut parfois sans récompense et qui a demandé cette ténacité paysanne, pour aboutir au résultat, on ne peut l’abandonner comme un lâche au moment où l’on peut récolter le fruit. Oh! Mie Chérie, toi qui il ya quelques jours me rappelait mes devoirs envers mes parents, malgré les sacrifices qui m’incomberont, tu comprendras comment je dois les concevoir.

Je termine pour aller à la messe où je retrouverai les camarades et après-midi je repars à cinq heures et quand tu recevras ma lettre je serai le petit oiseau en cage attendant le prochain essor.

Reçois Ma petite Mie chérie les plus chères pensées de mon petit coeur qui t’aime, mes plus doux baisers de Ste Livrade.

Ton petit Lou qui t’aime de tout son coeur.