Vitailles, 26 juin 1947
Mon petit Lou Chéri,
Cette fois mon petit chéri me gâte drôlement, une lettre mardi, une autre jeudi. Aussi pour en avoir souvent, tu sais, je te réponds aussitôt. Me voici ce soir près de toi par la pensée au soir de cette journée qui clôture ta vingt-et-unième année. Pour toi à la caserne, on a certainement pas fait de différence et aujourd’hui comme hier, comme demain, c’est écoulé avec le même emploi du temps, la garde et toujours la garde. Si tu avais été à la maison c matin , toute la maisonnée t’aurait souhaité ton anniversaire et certainement on t’aurait gâté plus que les jours ordinaires, n’est-ce pas petit amour. Pour ma part, j’ai prié tout spécialement pour toi et lorsque tu reviendras retrouver ta petite Mie, je tâcherai de bien te le souhaiter cette vingt-deuxième année que tu commences en caserne.
Comme nous vieillissons vite, dire que moi dans 6 mois, j’aurai enterré ma vingt-et-unième année. Tu sais, je ne réalise pas très bien d’en être déjà rendue là, il me semble que j’ai encore quinze ou seize ans malgré la longueur de ces années de jeunesse, me voilà bientôt majeure, dire qu’il y en a qui ont mon âge qui sont maman déjà une fois et parfois deux. Crois-tu qu’elles soient vraiment à la hauteur de leur tâche, mère de famille, éducatrice, la tâche est délicate et demande beaucoup de réflexion avant de la mettre en pratique et aussi réfléchie qu’elle soit, une jeune fille qui se marie à dix-sept ans, ne pas penser à tant de choses, c’est impossible, ou alors les personnes sont bien différentes les unes des autres, mais tout de même, il y a une limite.
Pour moi, qui croyais être seule face à la vie, j’ai été guidée dans le droit chemin, je crois que je ne serai pas déçue pour cette vie à deux car le véritable amour est dans nos petits coeurs, pas vrai mon petit amour. C’est amusant, Lou, bientôt je te prendrai pour radiesthésiste car tout ce que j’ai pensé ou que je pense, tu me le dis. Lorsque nous sommes ensemble, il arrive souvent que nous disions la même chose à la fois. Tu vas voir dans quelques temps, les lettres que tu recevras et celles que je recevrai vont être absolument identiques. Il faut croire que nos pensées sont bien soeurs.
Yves vient d’arriver des foires de Bordeaux, c’était très bien il paraît mais c’est le soleil qui n’était pas si bien. Jamais de ma vie, je n’ai eu aussi chaud, c’était une fournaise. Pauvre chéri, je te plains si tu montes la garde aujourd’hui, qu’est-ce que tu as dû prendre avec cette grosse tenue et le casque en plein soleil, c’est presque aussi dur que l’hiver. Tous les jours je lave la cuisine mais jamais on ne ressens un peu plus de fraîcheur, décidément on sera toujours malheureux sur terre, une fois le froid, une fois la chaleur, le printemps devrait toujours durer, tant le printemps de la nature que celui de la vie, n’est-ce pa mon petit amour.
Je vais te quitter pour ce soir avant de m’endormir, je t’envoie mes plus doux baisers. Ta petite Mie qui t’aime pour toujours.
Adieu petit amour, je t’aime.
Cette fois, les PTT se moquent de nous, les timbres à six francs. Oh! ils ne nous ruineront pas pour douze francs par semaine. Tu te souviens, le trente juin l’année dernière, tu me disais que j’étais plus chère que l’année avant, que vas-tu dire cette fois.
Toujours près de toi chéri.