Périgueux le 17 juillet 1947
Mon cher petit Amour
Vraiment c’est formidable ! Rien qu’en ouvrant la missive de ma petite Chérie j’ai compris ce qu’elle pouvait contenir seulement par l’écriture; je savais bien que Lou avec son style dramatique n’allait pas tarder à se faire sermonner par sa petite Mie « à juste raison d’ailleurs ». Et puis…. pas vrai petite Chérie, si un jour nous souffrons d’une triste réalité ce n’est pas une raison pour être pessimiste quand il y a encore du soleil; c’est déjà bien assez de ne pouvoir plus souvent nous serrer dans nos bras un de l’autre; aussi mon petit Amour comme le beau temps qui a succédé à l’orage, c’est avec plus de jovialité possible qu’aujourd’hui je viens retrouver ma petite Chérie.
Tu sais, Chérie, depuis deux jours nous sommes assaillis par des nouvelles les plus complexes souvent sans réel fondement; c’est aussi ce qu’a été annoncé au rapport de la 4eme batterie que le 68eme RA devait devait dans quelques jours, quelques temps au plus tard rejoindre outre mer avec tout le matériel et les hommes; le 2eme contingent 4§ ne serait pas exclu de cette tactique, le service étant porté désormais de 18 mois. Cette information bien incertaine encore ne m’a guère troublé, je me suis contenté de sourire mais je t’assure qu’elle a eu un drôle d’accueil en caserne, comme je m’amusais à commenter ironiquement ce que serait les charmes de notre voyage et notre bon temps prolongé sous les drapeaux, ça m’a valu de me faire sérieusement virer dans la chambrée (attention la chambre est au huitième étage). Je t’assure petite Chérie si cette loi était votée par référendum des troupes, la décision serait vite prise, avec trois mois nous aurions bien fait un soldat; c’est vrai que depuis le mois d’avril pour ma part l’instruction militaire est virtuellement terminée et franchement la 1ere fois que j’ai été sentinelle la garde fut mieux montée qu’à mes factions de maintenant. Enfin ne cherchons pas à comprendre : la présence de forces armées est peut-être plus nécessaire qu’une forte instruction militaire et pour avoir continuellement cinq cent mille hommes sous les armes il faudra à la fois trois contingents sous les drapeaux.
Mais, tu sais, petite Chérie comme le jour et la nuit je suis redevenu presque trop optimiste, il ne faudrait pas comme la fable du père Guillot et du loup qu’en m’amusant à crier « au loup », ce dernier arrive au moment où personne ne me croirait; tout de même j’espère bien être de retour au Pin pour tout de bon dans deux mois et avoir retrouvé mon petit Amour peut-être avant…
Si le hasard voulait que la loi sur les 18 mois nous oblige à garder le costume lus longtemps à nous envoler vers le pays du soleil, j’espère bien pouvoir revoir ma petite Dulcinée avant mon départ et lui promettre mon retour avec les hirondelles; petite Chérie tu me pardonneras d’éveiller dans ton petit coeur la forme d’autres sacrifices qui d’ailleurs régaleraient bien les miens, il pourraient survenir mais pour l’instant je ne les aperçois pas dans ma lunette radiostésiste et j’espère qu’ils seront toujours les absurdes pensées d’un moment.
A ce que je crois me rappeler c’est le premier dimanche « thermidor » la fête votive à Lauzun et ma petite Chérie sera retenue dans sa petite ville; il risque d’y avoir une étonnante coïncidence qui m’amènera ce 3 aout sur les paisibles rivages du Lot pour un jour ou deux; serait il possible à ma Petite Mie de retrouver son petit Lou qui d’ailleurs fera son possible pour la rejoindre ? C’est sur cette petite interrogation que je vais clôturer ma lettre. Nous en causerons plus longuement par la suite. Quant au fin mot, tu ne pourras le savoir que par message comme ici nous ne savons quel sera la fin des heures qu’on commence comme mon petit Amour s’y attendra, elle n’aura pas l’émotion du télégramme j’espère.
J’oubliais de t’apporter encore tous mes voeux de bonne journée le 20, je serai tout près de toi, « de vous aussi » par la prière car surement il y aura Lulu et Jean
Cette nuit je serai de garde au MDM.