Périgueux, le 24 juillet 1947

Mon cher petit Amour,

Ce serait vraiment merveilleux si ma petite Chérie n’avait besoin d’écrire que tous les deux jours et que je recevrai quand même une lettre de mon petit amour à chaque distribution du courrier; comme ces bébés à qui on apporte des friandises, crois-tu que je  m’en lasserai? Malheureusement les PTT ne multiplient pas les lettres, au contraire, ils les retiennent plutôt.

Hier soir la missive de ma petite Mie, j’aurais pu l’appeler désirée, mais tu sais à midi, je n’étais pas absent à la distribution car j’en attendais une autre; quelle douce émotion déplier une de ces lettres et en goûter le mystère; pourrais-je m’en lasser? Oh! Plus jamais, je ressens trop cette petite souffrance quand attendue, elle manque à l’appel. Oh! Mon amour, comme ces doux mots écrits de tes doigts, comme ces instants vécus près de toi, comme ces jours où nous offrirons les mêmes travaux façonnés ensemble, comme ces soirs où je goûterai tant de bonheur en m’endormant près de toi, te serrant dans mes bras, pourrais-je m’en lasser? Ce bonheur que j’éprouve, je pourrai le mesurer au désespoir que j’aurai si ce rêve d’être pour toujours à toi ne devait jamais se réaliser; heureusement qu’un aussi fâcheux hasard ne dépendra pas de nous et le Bon Dieu ne nous retirera pas notre bonheur après nous avoir donné la lumière pour t’entrevoir, n’est-ce pas Chérie.

Tu sais, avec tes affectueuses nouvelles, je suis tout à fait dépaysé pour les récoltes je n’ai plus que les dates pour m’accrocher, tu seras peut-être étonnée Chérie, mais cette année je n’ai pas vu un épi de blé mûr depuis mon départ du Pin le 12 juin, je n’ai pas aperçu une seule tige de blé et dans la monotonie de ces jours en caserne, bien que le temps paraît long, j’oublie la fugue des saisons mais n’aie aucune crainte, petite Chérie, le jour que pour de bon je reviendrai au Pin, je ne trébucherai pas pour reprendre le boulot.

Ainsi Chérie, à Vitailles, vous avez achevé les battages. Bravo! Bravo les paysans et bon courage. C’est bien sec comme mot d’encouragement, tu ne crois pas petite Chérie, il aurait mieux valu que je prenne la fourche ou la moissonneuse moi aussi et que j’ai de ceux qui malgré le soleil, malgré la fatigue, malgré le manque de bras, n’ont pas failli à la tâche, n’est-ce pas pour moi, un mot d’ordre quand vous tous, mes chers, avez tenu. Serais-je assez lâche d’abandonner la tâche; non il a fallu quitter tous ceux que j’aime, laisser à un plus dur labeur ceux même que je dois soutenir.  C’était mon devoir et l’ordre de mes chefs mais bientôt la cage s’ouvrira pour moi, je n’aurais qu’un essor vers celle qui ne trompe jamais ceux qui se sont donnés à elle et la travaille, vers la terre nourricière.

Le petit canonnier aura vécu, il ne restera que le petit paysan au bras brunis et aux mains calleuses qui dans les labours d’automne jettera encore la graine au sillon et un jour dans l’épanouissement de son idéal, il prendra son petit amour dans ses bras et fidèles à leurs traditions et à leur terre, ils iront sur le chemin de la vie si fort dans leur union.

Sûrement pour nous, d’autres problèmes naîtront mais rien ne sera impossible à résoudre, nous serons si forts dans notre amour et notre foi.

Passons, tu ne m’en voudras pas Chérie si je ne réponds pas à tout ce dont tu me parles sur tes missives concernant peut-être nos projets, j’attends d’être près de toi pour en causer à l’aise.

Vraiment c’est un bien vilain accident qui est arrivé à ton père, il risque d’en souffrir assez longtemps; j’ai connu une personne qui s’était faite accrocher une main par une aiguille de lieuse, les nerfs et les tendons de l’index étant trop atteints, ils ont dû l’amputer du doigt, de tout coeur pour ton papa, je souhaite une prompte guérison.

Maintenant tu sais Chérie, ce n’est pas de mener une batteuse que l’on risque plus qu’ailleurs , les accidents sont parfois si drôles, tout dépend du destin.

Je vais te quitter pour aujourd’hui mon petit Amour en t’envoyant tous mes plus doux baisers et en espérant être bientôt près de toi (pour le 3 août ma permission est en suspens, je n’y compte guère mais je peux l’avoir car le mardi tient à venir au Pin)