Périgueux ce 5 décembre 1947
Mon petit Poulet chéri
Après deux jours passés presque entièrement dans l’oisiveté nous avons pris contact avec l’activité militaire. Oh ! tu sais nous sommes sommes guère occupés à l’armée mais une moindre occupation est superflue pour les soldats et pour moi je suis presque aussi paresseux que les autres jusqu’à mon retour c’est du temps que j’ai à perdre (en essayant de me conserver le mieux moi-même).
Mercredi soi nous avons appris ‘non sans murmure » la reprise pour la 46/2 de la garde et pour le soir même nous étions désignés pour fournir le corps de garde à la caserne de recrutement régional au quartier Bugeaud à deux km du notre. Il est évident « Pontreau » était sur la liste; aussi « courageusement » sac au dos, le fusil à l’épaule nous avons retrouvé ce passé encore si sombre en notre mémoire ‘piétiner’ pendant les deux interminables heures de la faction parfois sous la pluie, à cette saison quatre heures de nuit, quatre heures de jour. Je t’assure mon petit Chou il n’y a qu’à ce moment là que je pourrais envier les galons de Bricar bien qu’il soit obligé de toutes les deux heures de faire les relèves; mais par contre je ne ferai absolument rien pour l’être car si tu savais l’embêtement qu’ils peuvent avoir en dehors de la garde et en plus c’est quelque chose d’avoir à commander des types de ton âge quand ils ne veulent rien faire; les corvées si n’est rien, mais si un jour il faut tirer, celui qui donnera l’ordre, avec l’esprit du peuple, devra se méfier que la première balle ne soit pour lui, moi qui suis mêlé à cette masse des trouphions je connais toutes les opinions; va mon petit Chou si en partant je me suis fait traiter de « fanatique » j’ai remarqué que ceux qui m’en ont traité étaient en même temps que moi à la caserne (Ils sont assez malins pour ne pas se faire repérer; n’aie pas de crainte pour moi, ce n’est pas un singe qu’on apprend à faire la grimace). Comme à chaque minute de ma vie, de mon mieux je ferais mon devoir mais avant de m’emballer je songerai que j’ai une Maman qui attend mon retour et une petite Fiancée qui anxieusement s’endort le soir, en priant pour qu’un jour son petit Lou lui revienne avec son petit coeur pour l’aimer toute une vie. O ma chérie pardonne moi d’avoir quelques pensées un peu pessimistes comme je pense je t’apporte mes suggestions; franchement je ne pense pas rester bien longtemps à l’armée, les revendications des grévistes ou plutôt ce genre d’insoumission partisane se termine par une échec pour eux; mais ils ne resteront pas inactifs et d’ici deux ou trois mois on peut d’attendre à une nouveau sursaut, il me faudra peut être repartir, l’avenir nous l’apprendra mais de toute façon je ne changerai pas et je n’aurai ps plus le cafard que maintenant « l’ombre d’un tunnel inquièterait elle le voyageur quand il sait qu’il y a la clarté au bout ? » « J’ai la ligne de vie très longue j’aurais tort de m’en faire », n’est-ce pas mon petit Amour.
Ce matin nous avons eu une revue du général commandant la région, tout le groupe 1/68 avec le matériel et effectifs sur pied de guerre; je t’assure c’était impressionnant dans le quartier une centaine et plus de véhicules blindés; tu parles d’une faveur pourvoi, radio du capitaine dans le char d’assaut de la 3eme batterie. Sûrement il y a huit jours lorsque j’arrachais les souches d’ormeaux au bout de la jeune vigne du Pin je ne pensais pas qu’aujourd’hui je me promènerais dans un Chermann; tu sais on n’est pas mal, là dedans mais il n’y a pas trop de place, le chauffeur dans son « trou » devant, dans la tourelle le capitaine, le sous officier de tir et le radio; lorsque les hublots sont fermés une petite ampoule éclaire l’intérieur nous nous dirigeons avec le périscope « drôle de visibilité » je t’assure qu’en tout terrain ça doit secouer quant à pouvoir s’entendre sans le caque à écouteurs inutile d’y compter c’est une équipement spécial, on ressemble aux pilotes d’aviation avec nos casques. Tu sais mon petit Chou s’il y a deux ans tu m’écrivais quand tu étais malade : « pourquoi tu sapin alors qu’il y a ici du chêne près pour quatre cercueils », dans notre carapace de 12 centimètres d’épaisseur d’acier nous nous conserverons longtemps si on y reste; remarque c’est dans mes dernières craintes, par contre s’il y a la révolution pas besoin d’avoir peur des mitraillettes, les manifestants pourront se sortir de l’embarras s’ils ne veulent se faire écraser les orteils avec nos trente deux tonnes.
Depuis ce matin un flot de nouvelles recrues entre en caserne, il s’agit là encore de la 47/2 mais lundi prochain si ceux de la 43 arrivent ce ne sera pas la même chose et surement pour eux aussi c’est une mauvaise farce, il parait qu’eux sont appelés pour garder les voies car nous il veulent perfectionner et augmenter les spécialistes, il se pourrait donc que l’on reprenne les cours d’artillerie, de radio et de conduite encore pour cela a m’est égal.
Je crois mon petit Chou qu’avec des lettres aussi détaillées tu seras bientôt aussi militaire que moi, quant à mes conversations sur l’armée il se pourrait qu’elles ne t’intéressent guère car ce n’est pas des gouts féminins enfin tu n’auras pas besoin de relire ma lettre n’est-ce pas.
Maintenant à Vitailles il ne doit plus être question de cuisine de porc et sans doute aujourd’hui ma petite Mie toujours si bien orientée a tout remis en place et tout nettoyé en bonne petite ménagère; je vais m’arrêter je viens d’apprendre alors qu’il est trois heures que je suis ce soir de garde au poste de police, est-ce la comédie de cet été qui reprend ? Si j’avais pensé cela après trois mois de liberté ou tous les quinze jours je pouvais étreindre mon petit Amour sur mon coeur. O ma petite Chérie quand sera t il pour nous ce quinzième jour où je t’aurai sur mes genoux où je serai si heureux de te sentir heureuse; avions nous encore besoin de mesurer le bonheur ?
Reçois mon petit Poulet mes plus doux baisers et toutes mes caresses. Pour toujours à toi. Ton petit Lou qui t’aime.