Périgueux le 13 décembre 1947

Mon petit Trésor chéri

Je crois qu’avec mes nouvelles responsabilités je risque d’avoir le temps oisif beaucoup plus réduit; hier je n’ai pas eu une seule minute à moi; hier matin nous avons eu exercice de tir du fusil de guerre de 7 heures à 11 heures 1/2 après midi j’étais désigné pour encadrer les hommes de corvée pour l’aménagement du réfectoire, puis pour transférer les armes dans le nouveau magasin. Avec ça qu’à chaque rassemblement il faut que je sois présent pour rendre l’appel et si j’ai le malheur de revenir en chambre je n’en ai pas pour longtemps avant d’entendre hurler mon nom par sous-offs. Remarque mon travail consiste à commander les hommes quand ils tirent au flanc puisque le brigadier ordonne mais n’exécute pas ; c’est un drôle de travail avec l’esprit des gars, il est vrai qu’avec 80 ou 100 grammes de pain le matin on ne ne se sent guère courageux.

Allons bon voila que je suis encore désigné pour emmener des gars au garage. Stop…. me voici de retour en fraude forcément, puisque on est responsables des corvées, en tant que briscard; nous étions cinq pour en commander une vingtaine alors « tu m’as saisi ». Je sens que je ne vais pas aller loin avant d’avoir huit jours de taule. Il parait qu’il y a un très mauvais esprit chez les 46/2 et les sanctions commencent de pleuvoir drôlement. Hier soir dans la chambrée un pour s’être seulement…. stop… voila un lieutenant qui vient d’entrer dans la chambre : « où est le chef de pièce ». Comme je m’annonçais, « c’est le bordel là dedans » je me suis pris un savon enfin c’est tout encore pour aujourd’hui; continuons… pour s’être seulement assis sur son lit lorsqu’après le garde à vous au passage de l’appel le sous off de semaine a commandé repos, il a eu quatre jours de consigne qui au capitaine ont valu huit jours de salle de police. D’ici que le commandant lui colle quinze jours de Prison. Alors tu penses un brigadier pour lui les fautes comptent double; le pauvre Lou il risque de coucher bientôt « au petit Château » mais tu sais jamais je n’ai été si « je m’en foutiste » heureusement ma tête jusqu’ici plait aux gradés.

Passons tu vois mon petit Poulet chéri lorsque l’on sait quoi écrire on coupe un petit morceau de sa vie quotidienne et on l’apporte en écrit aussi tu souriras peut être (Bon voila un capitaine qui vient d’entrer à peine le temps de crier « fixe » ça va rien d’anormal) de mes coupures de lettres; quant à nos journées c’est ainsi qu’elles se passent.

Forcément à Vitailles la vie doit y être plus paisible en tous cas sur ce point là, tu sais au Pin après avoir gouté à « l’aquilon militaire » c’est un zéphyr aussi il me tarde de le retrouver; hélas toujours la même interrogation. Quand ? Ici sur ce point les opinions les plus diverses. J’espère toujours pour bientôt; mais hélas demain un autre dimanche à passer loin de mon petit Trésor, à cette pensée je sens mon petit coeur se serrer, tu sais mon petit Chou quinze jours, huit vécus dans les doux souvenirs, huit à vivre dans une amoureuse attente passent assez vite mais lorsque on ne peut apercevoir au juste, le jour tant attendu, on éprouve un peu de langueur, enchaîné dans une discipline de fer, enfin toujours foi et courage.

Adieu pour aujourd’hui mon cher et tendre petit Amour, je vis dans le doux espoir du bonheur immense que je connaitrai près de ton petit coeur; n’est-ce pas pour moi une force pour vivre; aussi ce tendre espoir sera toujours pour moi au sein de mes plus intimes pensées le sourire de la vie même aux heures tristes comme est pour le vrai chrétien les sacrifices ou les malheurs.

O ma petite Chérie c’est sous le doux regard de ton tendre Amour que j’ai encore mieux découvert tout le bonheur de vivre; O doux, tiède suprême bonheur de se sentir aimé, aussi jamais je ne chercherai plus loin d’autres bonheurs car je suis certain que j’en souffrirai un jour avant de ne jamais les avoir goutés.

Tu es ma douce espérance en attendant d’être cette douce réalité qui n’a jamais trompé ceux qui se donnent avec leur petit coeur intact, douce puissance de l’amour

Pour toujours à toi, rien qu’à toi

Ton petit Lou qui t’aime.