Périgueux ce 18 décembre 1947
Mon petit Trésor chéri
Aujourd’hui grandes manoeuvres de position dans le quartier; les automoteurs ont pris position de tir et braquent leurs lourds canons. Radios et téléphonistes sont à leur poste ainsi que les pièces de tir, du haut de la caserne un magnifique ensemble; pour ce matin j’ai réussi à me tirer des pieds, j’avais quelque chose à demander au commandant major et de ce fait j’étais inscrit sur le cahier de visite des consultants; je t’assure tu riras quand je te raconterai en détails tous mes procédés de tire-au-flanc. Tu comprends que pour refaire ce que j’ai fait maintes fois et cette fois en me lançant les mains et les pieds à mon tour je prends position; d’un autre côté ce n’est pas à tort que j’emploie mon temps si après le début de la maladie de Loulou son docteur avait demandé à ce que tous les membres de la famille soient visités à la radio pour voir si tous étaient bien sains, après deux visites à la radioscopie je pensais que pour moi un déplacement à Villeneuve était superflu. Mais ici je veux être bien visité et négatif mais cela me permettra une sortie de jour sur semaine en ville et des heures en dehors du service comme aussi tu peux être certaine que je vais me faire mettre la bouche tout à fait en état; ainsi ma petite Chérie aura quelques preuves de prendre « son gros paquet » en pas trop mauvais état.
Tu peux voir mon petit Trésor que ton petit Lou est bien toujours le même : tu sais Chérie mes lettres sont tout à fait la traduction de mes pensées seulement parfois suivant les jours ou les moments, elles sont plus sombres lunes que les autres mais soit certaine, même avec leur différence elles sont toujours des plus sincères; et bien aujourd’hui, par exemple, je suis content « ce n’est peut être que la joie de l’affamé qui renifle la délicieuse odeur de quelques mets succulents sans savoir s’il lui sera permis d’y gouter » mais à cette approche festivale il me semble que je vais connaitre un grand bonheur; oh je ne suis pas bien exigeant seulement quarante huit heures de liberté pour rejoindre ma petite Dulcinée, l’étreindre dans mes bras, lui prouver encore qu’Elle est et restera toujours ma douce raison d’espoir; trois dates qui peuvent me combler de ce suprême bonheur; sera ce la chaude ambiance de la veille de Noël avec à minuit la belle commémoration de la naissance d’un sauveur dans toute la splendeur de cette première fête liturgique ? Sera ce pour fêter la vingt et unième année qui essaiera de rapporter l’image de ce que fut cette « 1947 » ou bien est-ce qu’il faudra attendre la première aurore 1948 et vivre notre bonheur dans son premier visage ?
Toujours mystère mais encore espoir en attendant le bonheur; de toutes façons je ferais tout mon possible pour qu’elle ne me soit pas refusée cette fameuse perme (il est vrai qu’avec les trente-sept « tolards » la crise du logement commence à se ressentir au « petit château ») mais attention il faut tous les soirs une cinquantaine de sentinelles. Tu vois petite Chérie comme les militaires sont dociles, malgré la promesse des dix mille mensuel pour les réservistes ceux ci avaient le coeur gros, on leur a collé leur six francs journaliers et ils s’en sont contentés sans pouvoir rien dire car il ne faut pas oublier que les jours de prison ne sont pas payés c’est au profit de la « caisse noire » pour aider les nécessiteux, j’avais pensé qu’après une quinzaine de jours je serai revenu; notre durée de plus de deux mois peut être sans perme, devra bien par force être acceptée, je t’assure qu’ici les petits enfants gâtés sont bien dressés, comme dit notre adjudant de batterie lorsqu’il donne une punition : « quatre jours de consigne, en attendant mieux, aussi tu ne seras pas étonnée mon petit Chou qu’avec des gars de mon tempérament on en fait des jemenfoutistes, remarque mon petit Poulet que j’espère bien laisser ces sentiments avec mon costume militaire parmi les déchets de la caserne.
Sûrement mon petit Amour, avec l’irrégularité encore actuelle du courrier, il se peut que tu reçoives des lettres par paires mais heureusement tu les reçois; pour ma part ici j’ai tout très bien reçu le colis de viande mercredi et celui de pain hier à midi aussi mon petit coeur et forcément mon estomac te remercient sincèrement mais tu sais petit Trésor ça va pour le moment je me suis à nouveau habitué au petit régime et comme on ne travaille pas je ne crois pas avoir maigri. Aussi j’espère bien être près de toi avant d’avoir besoin d’autres ressources.
Aujourd’hui une lettre de Maman; cela faisait plus de huit jours que j’étais dans nouvelles de la maison. Le camion qui a déménagé les grands parents a mis huit jours pour faire le voyage. Il est resté deux jours en panne à l’aller vers Libourne et un jour au retour à Blaye. Enfin maintenant tout est terminé et le grand père malgré un peu de retissante est avec ses petits enfants.
Mon petit Chou je vais te quitter dans le doux espoir d’être bientôt près de toi. Reçois ma petite Bien aimé tous mes plus doux baiser et mille caresses. Celui qui t’aimera toujours
Ton petit Lou pour la vie.