Vitailles 4 janvier 1948

Mon petit Poulet chéri

Premier dimanche de l’année, il faut le passer loin de l’autre, quel triste début d’année pour nous. Ne crois tu pas mon petit chéri ? Heureusement il y a au fond de nos petits coeurs qui souffrent de cette séparation le doux espoir de nous retrouver dans un temps pas trop éloigné.

Dire que lorsque j’ai mon petit trésor près de moi me temps passe comme un éclair et puis après les jours sont interminables, c’est pourtant le même temps mais entre le bonheur et la langueur il y a une différence que je ne sais pas traduire. Et pour toi donc mon petit amour ce doit (être) encore plus dur comme je te connais. Enfin monsieur le ministre des armées a dit cette semaine les 46/2 seront renvoyés dans leur foyer courant février alors avec un peu de courage on y arrivera bien mon petit amour, pourvu qu’encore il n’y ait pas encore quelques catastrophes. Vous allez même toucher un supplément sur votre paiement, ce ne sera pas de reste n’est-ce pas.

Tu es sorti jeudi soir je le devine parce que la lettre est tamponnée de Périgueux gare. Je crois qu’elles vont un peu plus vite, je l’ai eue hier matin à dix heures tandis que les précédentes mettaient un jour de plus. Sans doute tu as du aller au bal, sans compter que tu as bien fait, c’est toujours moins ennuyeux que cette monotone caserne, pas vrai mon petit Amour. Yves y est allé aussi à Lauzun. Il nous a rapporté tout un tas de nouvelles. Janvier commence par trois mariages. Si ça continue comme ça toute l’année il y en aura un bon tas. Heureusement la carence n’est pas très loin et va calmer ça. La mal d’amour est drôlement contagieux on dirait, tu ne crois pas chéri. Moi qui n’y croyais pas je ne pense en tirant autant aujourd’hui, j’ai pris le microbe et je crois que pour mon petit Poulet aussi bien que pour sa petite Mie le mal est incurable. Au lieu de guérir il augmente tous les jours. Je vois d’ici mon petit Amour sourire.

Demain je vais t’envoyer un colis. Sans douteux auras la lettre avant le colis, je ne pourrais l’envoyer que l’après midi parce que le pain ne sera fait qu’à midi, est-ce toujours pareil la nourriture ?

Tu ne seras pas rentré pour le crime du porc. On va être obligé de le tuer dans une quinzaine de jours. On n’a bientôt plus rien à lui donner. Si j’étais près du Pin , j’irais chercher une charrette de raves de temps en temps. Tu me le permettrais bien. Ici il n’y a ni betteraves ni raves ni rutabagas alors on est obligés de mettre fin à la vie du cochon. C’est drôlement dommage, qu’est-ce qu’il profite.

Je vais te quitter seulement de la plume, par la pensée je suis toujours près de toi, sans doute nos pensées doivent se rencontrer souvent au cours de la journée. Il y a quatre jours une nuit j’ai rêvé que tu étais près de moi. Je me suis réveillé j’étais enroulé dans les couvertures comme deux branches au milieu d’un fagot.

Adieu pour aujourd’hui mon petit chéri de ta petite Mie reçois mille doux baisers sur tes douces lèvres. Celle qui vit avec le doux espoir de t’appartenir un jour pour la vie.

Ta petite chérie.