Périgueux le 3 février 1948
Mon petit TRESOR chéri
Il te sera assez facile de comprendre que monsieur le « Colonel Lou » n’est pas trop surchargé de travail, en plus du temps perdu à décorer ces missives (ce qu’est inadmissible il vient encore écrire à sa petite Chérie durant les heures de travail). Aussi il n’aurai pas à se plaindre si il vient à être dégradé et mis à la porte du quartier. Qu’est-ce que « c’est » cette armée nouvelle ?
Donc mon petit Amour je tiens toujours ma petite place de permanence à la salle de service, Oh ! tu sais permanence assez restreinte autrement dit je suis assez libre. Cela ne m’a pas empêché d’aller à la messe dimanche,che et au cinéma le soir et par contre cela m’a permis d’aller faire deux petits tours avec la bicyclette du Lieutenant major en ville hier matin; tu vois ce qui m’a toujours sauvé militaire, c’est que j’ai eu des occasions de bien faire repérer par les officiers; remarque aussi avec eu je tâche aussi d’être couvert. Peut être tu penses avec raison puisqu’il est si bien avec eux pourquoi il ne vient pas plus souvent en perme. Hélas les ordres sont pour tout le groupe et il faut qu’ils soient impartiaux. Je n’ai pas à me plaindre, je suis encore parmi les plus privilégiés; depuis dimanche dernier ils commencent à donner quelques rares 48 heures, je ne peux rivaliser la place des mariés, père d’un ou deux enfants et puis aussi tu sais comme je serai sûr, vu la distance, de ne pouvoir décrocher qu’une 24, je préfère rester ici, si je vais au Pin je ne pourrai pas aller te voir; pour Lauzun je risque de tomber en carafe à Périgueux ou à Bergerac et passer ma perme dans des heures d’attente ‘au risque de ne pouvoir rentrer à l’heure » pour simplement vivre quelques instants près de toi; O sûrement je serai si heureux de te retrouver mais ce n’est pas du vrai bonheur quand on pense que les minutes sont comptées et que même à cette joie d’être à nouveau un près de l’autre il faut penser à bientôt se quitter. Remarque mon petit Amour ce qui me laisse considérer avec moins d’importance le fait de passer quelques heures en permission près de toi c’est que j’espère bien qu’avant bien longtemps il ne sera plus question de permes; mais encore on ne sait absolument rien, malgré tous les potons qui circulent et si pour essayer d’avoir un peu de lumière on interroge un gradé il nous certifie qu’on y est pour six mois. Figure toi dimanche après midi j’étais avec un camarade. Voila qu’un civil nous assure que le matin on avait annoncé à la radio le maintien de la 46/2 sous les drapeaux jusqu’à la fin avril pour parer aux prochaines élections et ce qui pourrait en résulter; tu sais je l’ai pris en souriant mais je finis par devenir assez septique, si on m’avait dit le trente novembre que j’y revenais pour trois mois. Enfin espérons puisque l’espoir fait vivre.
Tu sais mon petit Chou j’aurais bien voulu que tu sois près de moi dimanche soir au cinéma, bien que je ne sois pas cinématophile, j’ai vu un film admirable. Remarque si j’ai été le voir, c’est que sa publicité avait été faite, même à la cathédrale. Si tu viens à voir ce titre « Monsieur Vincent » tu peux aller sans crainte le voir jouer. C’est dans toute sa grandeur la vie de Saint Vincent de Paul. C’est jusqu’ici le plus beau film que j’ai vu jouer par une brave curé de campagne; ceux qui prétendent que les nobles étaient autrefois cléricaux ils ont besoin de changer d’avis et celui qui est un peu spiritualiste peut comprendre ce qu’est la vie de chrétien; tu sais les « adorateurs » des petites pièces jaunes en prennent pour le compte.
Je viens d’interrompre pour un petit moment ma lettre. Figure-toi le lieutenant major m’a envoyé lui chercher de la doucette chez un jardinier à deux ou trois cents mètres de la caserne. Il y avait deux braves femmes occupées à en coquiller, pour me rappeler ma chère campagne il m’a suffit de retirer mon couteau de la poche; tu vois ça, je ne suis plus malheureux, à part une quinzaine de communications téléphoniques, c’est tout le travail que j’ai eu pour l’après-midi.
Maintenant nous voici au soir déjà je suis revenu de la soupe, tu sais on mange mieux ici qu’en Batterie, nous sommes seulement que cinq, le secrétaire du colonel, la permanence du bureau du groupe, les deux centralisés et moi et nous allons chercher nos repas aux cuisines, la mesure est bonne. C’est compréhensible les batteries, elles perçoivent toutes leurs rations ensemble aux cuisines et c’est reparti ensuite dans chaque batterie, augmentant ainsi le nombre des partageurs et puis également les proportions pour cinq ou 150 ne sont plus les mêmes. Aussi si le treize je ne suis la libéré ce ne sera pas de bon coeur que je retournerai en batterie.
Dans la nuit de dimanche à lundi j’ai été drôlement malade; déjà le dimanche soir j’étais fatigué, j’avais mal à la tête mais comme j’avais ma perme et envie d’aller voir ce beau film je suis quand même sorti, mais durant toute la représentation j’étais fiévreux, j’avais les frissons quand je suis rentré au quartier je tremblais comme une feuille au vent; je me suis couché et bien couvert, je n’y suis pas resté longtemps; alors des coliques jusqu’au matin et puis avec ça la fièvre; je me suis pensé ça y est, demain je me fais porter raide, cette fois c’était par force et à contre-coeur car je préfère mieux être ici qu’à l’infirmerie; aussi le matin quand j’ai vu que ça n’allait pas plus mal, je n’ai rien dit; lundi je n’étais pas tout à fait dans mon assiette, ça avait du me travailler les intestins je rendais du sang, mais aujourd’hui ça va. La nuit dernière j’ai bien dormi et maintenant je connais le remède je n’ai pas besoin de manger de conserves de singe car c’est quinze jours au régime singe à tous les repas qui m’ont procuré ça. Il ne faut pas abuser des vieilles viandes de 2 ou 3 ans car elles sont vite toxiques, ah ! vivement la bonne cuisine de mon petit Amour.
Tu sais, tous les soirs ici je change de « Patrons » (là ce n’est pas le commis qui change c’est le patron) il y a le tour de garde de nuit pour les sous/offs, les chefs et les adjudants se succèdent chaque nuit; ce soir c’est l’adjudant de la 3eme B. C’est la plus belle voix du quartier (je ne sais pas s’il chante bien, mais s’ils étaient tous comme lui, il n’y aurait pas besoin de téléphones). On dit qu’il est « vache », en tous cas il sait toujours bien « beugler ».
Je vais suspendre mes petites calomnies car s’il s’avisait de jeter un coup d’oeil su ma feuille il risquerait d’ameuter tout le quartier à la salle de service.
Adieu ma petite Chou-chou. Reçois de ton petit Coquinou qui t’aime bien, tous les plus doux baisers et les plus folles caresses; dans l’espoir d’être bientôt près de toi et de te serrer contre mon petit coeur.
Pour toujours à toi
Le colonel PONTREAU
Ton petit Lou
PS : Lucien me câble par lettre : « amitiés à ton Yvette »
Encore à bientôt