Vitailles, 24.8.45
Cher Camarade
C’est avec une grande joie que j’ai reçu votre aimable lettre. Je puis vous dire que malgré moi je ne sais pourquoi, je tremblais.
Oui vraiment le temps passe très vite. Pourquoi me dites vous? Combien de bonheurs trop tôt disparus, loin de réapparaître, s’engloutissent dans l’abîme des temps. Si pour les fiançailles vous aviez du bonheur plein le cœur, vous devez le garder inaltérable. Car si vous avez goûté une nouvelle joie gardez la toute votre vie.
J’ai vraiment passé de bonnes journées chez vous. J’en garde un très bon souvenir. Ici chez nous ce n’est pas le même milieu de vie. Mes parents n’ont pas le même esprit que moi, ils sont chrétiens mais hélas de façade ou même pas du tout. Je ne puis exprimer ma pensée aussi je ne cause pas beaucoup et je m’excuse auprès de vous de mon long silence. Mais le soir en regardant ce ciel si étoilé, je pensais à maman, je la remerciais de m’avoir ainsi gardée. Car c’est bien maman qui a voulu que je reste une jeune fille pure et bien chrétienne. Combien de jeunes filles dans mon cas ou même qui ont une maman, ont suivi la pente qui glisse au lieu de prendre la route qui monte.
Je suis rentrée le mardi matin avec un temps épatant. Pas de cafard, non au contraire très heureuse de mes vacances. Je crois que vous, vous l’aviez. Vous êtes jaciste, le cafard c’est pour les sots n’est-ce pas ? Vous comme moi, soldats du Christ, nous rêvons d’une vie toujours plus belle. Donc on ne doit pas avoir le cafard de se séparer puisque c’est pour lutter pour gagner la grande récompense.
J’ai vu Lilly dimanche. Les photos n’arriveront que l’autre semaine. Il me tarde bien de les voir. Je crois que celles que nous avons prises en barque ne seront pas bien réussies. Il faisait déjà sombre.
Je vous parle toujours de moi mais vos parents? Louisette n’est-elle pas trop fatiguée? Et votre maman, Lucienne et Henri s’entendent-ils toujours aussi bien? C’est bien gentiment en sœur jaciste que je veux vous demander que pour le mariage de Lilly vous ne me preniez pas par la taille. Par l’épaule, par le bras, comme vous voudrez. Nous ne sommes pas fiancés pour me prendre par la taille.
Vous remercierez de ma part vos parents du bon accueil que j’ai reçu chez vous.
Je vous quitte pour ce soir car il commence à être tard
Recevez cher camarade mon affectueux souvenir
Toujours unis dans le Christ à la prière.
Amitiés jacistes
Yvette Fontanille à Vitailles par Lauzun Lot-et-Garonne
Notes : Cette lettre est la première lettre d’Yvette à Charles.
Quand elle l’écrit, pendant l’été 45, Yvette a 19 ans et vient de passer une année scolaire à la « Maison Familiale » de Lauzun dans le Lot-et-Garonne. Sa monitrice de couture, Angélia, dite Lily, vient de se fiancer à Louis, dit Loulou.
Se liant d’amitié, Lily invite Yvette à passer quelques jours dans sa famille, à l’occasion de ses fiançailles, le 5 août 1945. Yvette y fait la connaissance de Charles, 19 ans, le jeune frère de Lily. Charles et Yvette se découvrent découvrent alors un point commun : ils sont tous deux jacistes, c’est à dire, camarades du mouvement des jeunes agriculteurs catholiques (J.A.C).
Après ces vacances, Charles lui écrit une lettre, aujourd’hui égarée. Leur correspondance débute avec cette réponse.
Louisette, Lily, Jean, Lulu et Henri sont les frères et soeurs de Charles
La maman d’Yvette s’appelle Esther-Anne et est décédée à 29 ans d’une appendicite. Yvan est le père d’Yvette. Il s’est remarié en 1940 avec Madeleine.
Très belle lettre, merci Olivier de partager ça.
Qui sont Lucienne et Henri ? Initialement, j’ai cru que « Lucienne et Henri » était la maman… Mais ça s’accorderait assez mal à l’époque !
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Merci de ta remarque. Tu trouveras tout l’arbre généalogique dans le Wikidantan (voir dans le menu). Lucienne et Henri sont une soeur et un frère de Charles. La mère s’appelle Angélique.
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Vraiment intéressant! et émouvant. Merci à toi. Vivement la prochaine !
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Bonjour,
Je viens seulement de lire cette première lettre, qui me rappelle le style des lettres que mon grand-père, agriculteur tarnais, envoyait à mon père en région parisienne pour donner des nouvelles de la ferme. Il avait une très belle écriture, des « pattes de mouches » régulières et parfois un tantinet indéchiffrables. Ces phrases étaient bien « tournées », les lettres comportaient plusieurs feuillets remplis recto-verso de son écriture serrée. C’était un roman à chaque fois, où tous les événements du mois passé étaient relatés. J’étais épatée par son style élégant et fluide. Je ne sais pas si mon père en a gardé quelques unes, je lui demanderais. Merci en tout cas par cette publication de me rappeler ce bon souvenir. J’attends avec impatience le prochain passage du facteur.
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Je suis enchanté que cette lettre vous ait plu, et vous donne rendez vous le 8 septembre pour la suivante
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Que ces échanges sont touchants, plein de délicatesse et d’idées nobles
Cela fait un bien fou, aujourd’hui que ces pudeurs n’existent plus
Vivement les lettres suivantes
Marifée
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Vraiment super d’avoir retrouvé ces lettres et de nous les faire partager. Merci
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