Charles Pontreau

Le Pin, 16 décembre 1945

Chère amie

J’ai reçu ta lettre vendredi juste comme je me préparais à partir pour Latané. De ce fait elle m’a accompagné à la session; vraiment je t’assure que j’ai savouré le style que tu as su lui apporter. Et la Providence a bien voulu que je la reçoive quelques instants avant mon départ. Vois tu là-bas au milieu de cette ambiance spirituelle, parmi tous ces camarades vibrants de cette foi divine, longtemps j’ai pu méditer.

Oui Yvette tu peux être sûre que tes souhaits seront exaucés et pour Noël le petit Jésus de la crèche verra revenir vers lui de ces âmes qui avaient sombré dans les lourds ténèbres de l’erreur; dans mes prières vois tu quand je demandais à notre « Très Sainte Mère » d’intercéder auprès de Dieu pour les éclairer, j’avais la conviction qu’ (Ils) avaient déjà leur étoile qui saurait illuminer leur vie; Songe au mérite que peut quand même avoir ton papa ? Il a souffert tu sais. Angoisse de ces instants où il voyait s’éteindre celle à qui il avait tout donné puis il a vu sa vie brisée; de cet amour, de ce don total pour celle qu’il avait choisie comme compagne de toute sa vie. Une insuffisance de lumière divine a pu déchirer le lien qui venait toujours les unir. Mais je suis sûr malgré ses apparences réfractaires, ton père ne peut avoir oublié celle qui devait toujours être son épouse. Puis toi, ton frère, n’en êtes vous pas un reflet vivant ? Si tu veux nous méditerons ensemble. Songe à la force de la volonté que doit acquérir un homme à la suite d’un aussi grand malheur pour arriver à préserver cet amour conjugal qui semble rompu s’il n’a pas une puissante foi spirituelle; d’autant plus que la chasteté sera difficile à conserver après quelques années de mariage. De ce fait le problème du remariage peut être très difficile à résoudre. L’homme peut fonder un nouveau foyer qui sûrement ne vaudra pas le premier nid conjugal car il ne pourra étouffer les souvenirs de son premier amour. (pour bien aimer, on ne peut aimer qu’une fois).

Revenons à notre causerie, il y a environ deux heures que je suis rentré et je t’assure que je ne regretterai jamais d’avoir assisté à ces deux journées d’études, les cours étaient des plus intéressants sur l’amour, le choix de la fiancée, le Mariage, les problèmes du jeune par le Révérend Père Laboulbène et nos dirigeants fédéraux, il est vraiment dommage qu’il n’y ait pas plus de jeunes à ces sessions. Ils serait peut-être difficile de les loger car les cinquante jacistes y assistant n’ont pas pu tous coucher au couvent et nous avons eu recours au presbytère de Tonneins. J’ai fait la connaissance de bien des camarades dont deux de Lauzun. Etienne Clavier et Jean…. (le nom m’échappe) et puis tu sais dans ces réunions règne une franche et intime camaraderie bien que la salle et les chambres soient froides par ces journées d’automne.

Dis donc chère amie, à propos des bals, n’exagère pas mes défauts, bien que la musique me fait trembler les nerfs j’arrive tout de même à les calmer et quand je veux je sais tenir en place et pour mieux me dresser j’ai jugé sage d’éviter les bals pendant l’avent et conservé mes chaussures pour l’an prochain. N’es tu pas de mon avis ?

A propos des pré-militaires de la 46, en attendant le jour où on les habillera, on leur fait faire les singes. Mais tu sais, j’aime trop mon petit coin pour partir aux colonies, j’aurais peur de devenir nègre. Et puis ici, on a plus ou moins chaud mais on n’a jamais froid.

Adieu Yvette, j’achève en te souhaitant une bonne santé ainsi qu’à ta famille.

J’accompagne mes souhaits de mes plus chères amitiés et de mon affectueux souvenir.

Bonne fête de Noël

Charles Pontreau

Excuse l’affreuse écriture, je vais demander à mon père l’autorisation de revenir à l’école.

Pontreau.


couvent de latané
Couvent de Latané

 

 

parents yvette
Pépé Yvan vers 1925