Camp de Rouge
1er février 1947
Ma Petite Yvette Chérie,
Vraiment si ça continue, je vais devenir un personnage important à la 3ème batterie. Me voici définitivement centraliste au téléphone de la batterie, lorsque la pièce 9 est de jour, ce qui arrive tous les 12 jours.
Ce soir, c’est donc de la centrale que je t’écris, je suis seul dans ma petite pièce, là sur la table l’appareil de centralisation communiquant avec tous les organes du camp et presque sous ma main l’écouteur; cet après-midi, qu’est-ce qu’il y a eu comme communications et je t’assure qu’avec les adjudants ou les lieutenants, ça parle sec et le pauvre centraliste n’a pas besoin de dormir. Depuis que j’ai commencé la lettre, voici la 9ème communication. Si toute la nuit c’est ainsi ? Heureusement que tout à l’heure nous serons deux.
Téléphone, télégraphe, je vais bien finir par m’embrouiller. En tous cas, ma petite Yvette, je peux constater que sur ce point le service militaire m’aura été favorable et je crois qu’avec de la bonne volonté j’apprendrai le morse; le peloton des élèves transmetteurs a été partagé en deux groupes, un choix a été fait parmi les meilleurs et comme par hasard j’en suis. Nous sommes une quinzaine mais la plupart connaissait le graphique.
Tu vois, le destin semble encore me favoriser, le peloton de transmission est automatiquement versé sitôt l’instruction terminée dans le peloton élèves chauffeurs véhicules légers et j’essaierai de décrocher mon permis de conduire. Je profiterai de mon mieux de ces instants qui pour moi sont perdus pour fortifier mes connaissances intellectuelles; mais… si ces études devaient prolonger mon temps sous les drapeaux, formellement j’y renoncerai. Là, Petite Chérie je viens relever tes suggestions; le jour que la France n’aura plus besoin de mes services sous son étendard c’est paysan que je redeviendrai. Oh! Tu ne pourrais croire combien je souffre de ne pouvoir voir s’étirer ces tiges de blé, de voir bientôt l’approche du printemps venir pavoiser de ces pétales épanouies les bourgeons fruitiers. Je ne pourrai vivre enfermé avec les écouteurs fixés aux oreilles et capter toute une journée des « ti tiiii ti ti ti tiiii ti ti ti tiiii »; où serait donc cette liberté du plein air, tous ces mille petits bonheur du terrien qui verra lui sourire depuis la pointe de l’aurore jusque dans le scintillement des étoiles au firmament cette splendide création du Bon Dieu. Je suis né paysan, c’est avec cette émotion du semeur que je donnais encore hier le grain à la terre et quand on sent en soi vibrer toute une âme paysanne, on serait un lâche de trahir.
Et puis….. est là est pour moi toute ma vie; dans la sérénité embaumée de ces soirs j’ai trop souvent pensé au doux bonheur qui naîtrait lorsque tout près de moi palpiterait ce petit coeur enivré de soleil qui comme le mien venait goûter la belle joie de la nature, au pays des alouettes.
C’est cette terre qui m’a donné des bras. C’est encore elle qui m’a apporté le secret du bonheur. C’est dans son ciel qu’est venue scintiller ma petite étoile. Je resterai paysan et avec toi ma petite Chérie, nous bâtirons ce foyer, qui le Bon Dieu veut bien, verra grandir de petits coeurs paysans.
Il est tard, l’appel va passer et les correspondants téléphonistes me donnent un répit. Et demain, c’est repos, c’est vrai que le repos est presque journalier car les marches et les exercices ne sont pas des plus pénibles. Quant aux corvées, depuis mon entrée dans un peloton de spécialistes, j’en suis presque exempt.
Jeudi, nous avons été tous passés à la radio, trois de la chambrée ont été trouvés malades, moi il m’ont trouvé normal. De ce fait, je pourrais continuer la culture physique, ce qui me plaît beaucoup surtout maintenant nous prenons les pantalons. Il y en a deux qui sont tombés l’autre jour par ce froid.
Adieu ma petite Yvette chérie. Toutes mes pensées.
Ton Charlou qui t’aime
PS: ci-joint une photo pas belle certes et bien brumeuse mais ce n’est pas avec des singes qu’on tire de beaux clichés et j’étais un peu frigorifié.
Une toute petite modification dans l’adresse, la batterie étant fondue en deux groupes, groupe B.