
Vitailles, 4 février 1947
Mon petit Charlou chéri
Me voici sortie de la cuisine du cochon, Dieu merci car je ne fais pas la noces ces jours là. Devine ma joie à la réception de ta lettre, de suite j’ai compris qu’il y avait quelque chose de plus qu’une lettre, la joie de la petite Yvette était à sa comble car maintenant j’ai une idée de mon Charlou en soldat. Tu n’as pas trop le sourire, on comprend que tu n’as pas chaud aussi tu n’as pas fait attention aux faux plis de ton blouson, puis le vent devait souffler dur car ton calot est un peu trop de travers. Tu vas dire d’elle « petite moqueuse », jamais je n’en guérirai de ce défaut là. Mais lorsque tu en recevras une de moi, je te permets de critiquer ça, ça m’est littéralement égal, encore tu en as pour X temps car il faut aller au photographe, mais prends patience, peut-être j’irai jeudi à condition qu’il ne pleuve pas trop. Si ces derniers jours il ne faisait pas bon sortir, à présent il ne fait guère meilleur, mais moi, tu comprends, changer d’uniforme, quoi que la mode des pantalons norvégiens, je n’en suis pas encore rendue là ?
Je suis heureuse pour toi mon Charlou que tu ne sois pas trop mal placé, je veux bien croire que la liberté de nos champs est plus attrayante. Je voulais savoir ce que tu faisais de ton nouveau métier. Je constate que tu ne changes pas très vite d’idée. Heureusement pour moi car si j’ai envie des terres lointaines, j’en suis bien revenue. Il me semble impossible de quitter mon coin. Tant de souvenirs m’y rattachent, et puis si les souvenirs me retiennent, il y a aussi et par dessus tout le devoir, je suis chrétienne et Dieu a dit dans ses commandements « Tes pères et mères honoreras afin de vivre longuement ». Hélas entre mes grand-parents et moi, il y a une génération qui n’existe plus. Le fossé est creusé, il faut qu’il soit aplani, c’est à moi qu’incombe la tâche. Je tâcherai d’en être à la hauteur, de ne pas la fuir qui qu’assez sure pour moi qui suis encore bien jeune. Mais à la pensée qu’un jour j’aurai un appui sur lequel je pourrai vraiment compter, la tâche parait moins lourde. Vraiment, je suis gâté de t’avoir connu mon Lou car tu penses comme moi. Si tu savais ce qu’il est bon de sentir quelqu’un qui partage nos pensées depuis l’âge de 14 ans, j’ai tellement été dégoutée de la vie que souvent je me suis demandé pourquoi j’étais sur la Terre, non pour souffrir mais a présent je suis récompensée, je sais que ma vie n’est pas inutile. Mes sacrifices ont porté leurs fruits, je ne saurai jamais assez remercier Dieu et je clamerai toujours « de l’autre côté des tombeaux, les yeux qu’on ferme voient encore ».
Lily connaît-elle tes sentiments à mon égard ? Moi je ne lui ai rien dit encore, j’attends d’être venue en permission car elle m’accuserait de cachotière, tu comprends. Tu as dû être surpris cette semaine d’avoir une lettre mais dimanche je devais écrire à mes cousins de Bordeaux lorsque j’ai été partie à écrire, j’ai dit tant qu’à faire, je vais aussi aussi écrire un mot à mon petit Lou.
Avec mes petits voisins qui sont venus veiller, nous avons passé une bonne soirée.
Je te quitte mon petit Charlou chéri, les plus douces pensées de celle qui t’aime.
Yvette
PS : Ta photo a fait le tour de toutes les mains, Yves très curieux s’est empressé de regarder au verso en voulant y trouver quelques déclarations d’amour. Bien attrapé mon vieux, lui ai-je répondu !