Périgueux, le 2 août 1947
Mon cher petit Amour
Vraiment ma petite Chérie, ma joie, en venant renouveler dans mon petit cœur, par ses si douces missives encore plus fréquentes, les plus chers souvenirs de cette gentille image tant aimée.
Oh ! Chérie, je pourrais venir en ces jours, causer assez longuement avec toi, tu sais je t’avais dit que le soir de mon retour à Périgueux j’avais un peu mal à la tête, le lendemain, j’étais mieux mais avec cette fois mal à la gorge ; Oh ! Tu sais, j’aurais été à la maison, personne ne s’en serait aperçu, car ce serait être vraiment douillet pour se plaindre de si peu de chose qui n’est souvent que passager ; mais à l’armée c’était une occasion inattendue et aussi sec, je me faisasis porter malade car le soir même la garde allait reprendre ; heureuse aubaine, 37,9° de température, le major m’a reconnu et jusqu’à la guérison je suis à l’infirmerie ; aussi pour passer le temps, nous dormons ou nous jouons aux cartes ; nous sommes une dizaine dans la chambre (tous plus malades les uns que les autres). Pour ma part, je suis défavorisé car avec ma gorge inflammée, je ne peux pas manger ; c’est ce qui me gêne le plus et depuis hier, ça persiste. Mais tu sais petite Chérie, pas de souci pour moi, si je crois avoir ma perme dimanche, je vais être vite guéri ; si par contre le mal, comme il a l’air de vouloir faire, s’aggrave, alors je vais être malade, peut-être jusqu’à être envoyé à l’hôpital dans le seul but de décrocher une convalescence, pour me ramener quelques jours au Pin et près de ma petite Mie ; tu sais Chérie, si encore je te demande de venir au Pin, c’est parce qu’il m’est impossible de pouvoir te retrouver à Vitailles, en débarquant au Pin pour une si courte perme. Je sais petite Chérie que ton papa a entièrement raison ; d’abord ce n’est pas à la jeune fille à aller chez l’homme, ensuite un voyage de plus de 60 km pour ma petite Chérie, lui porte tort physiquement. Si j’ai essayé de nous retrouver, c’est parce que ton papa ne connais pas exactement nos relations ; c’est son devoir de père de te conseiller de ne pas te laisser mener ; mais si je demande ces petits sacrifices à mon petit Amour, c’est que les choses sont différentes ; d’abord si depuis nos relations intimes, j’ai demandé à ma petite Chérie de venir aussi souvent au Pin que je n’ai été chez elle, c’est d’abord parce que nous unissions nos petits coeurs, tu étais une amie de toute la famille ; mais tu sais Chérie, le jour que l’oiseau aura recouvré sa liberté, quand il voudra retrouver son cher petit Amour, il s’envolera vers les paisibles décors de Vitailles.
Tu sais aussi Chérie, c’est un peu malgré moi si je te demande de faire ce trajet en vélo ; je t’assure je suis vraiment peiné quand je vois que mon petit Amour est fatigué pour moi et dans mon coeur, ces sacrifices que tu consens pour moi resteront toujours une si douce preuve de tout l’amour que tu me donnes. Donc petite Chérie, si je t’invite, je ferais tout mon possible pour que ton voyage ne te soit pas trop pénible, et pour le retour, tu prendras le car ; maintenant si ton papa voit un empêchement à ce que tu viennes, ne force pas, même si elles étaient absurdes, les consignes paternelles ; dans ce même sacrifice, nos coeurs attendront.
Et puis aussi Chérie, tous ces plans peuvent n’être que préjugés car si j’espère avoir bientôt une perme du dimanche, je ne peux en être sûr, et en attendant, sur la langueur de mes jours en cage, une étoile est venue briller et devient de plus en plus brillante et visible ; cette petite étoile nous l’appelons ici « la Quille » ; Que dirais-tu petite Chérie si pour la fête à ST Macaire, tu avais ton petit Lou en libérable ou en civil ; alors qu’à moi-même ça me paraisse un peu inattendu, chaque jour la 46/2 voit revenir en liberté quelques uns de ses soldats, et il paraît que les papiers sont arrivés au groupe pour la démobilisation des FN et S de F du 28 août au 6 septembre ; j’ai droit à 10 jours de perme libérable. Stop !
Aujourd’hui dimanche, je viens continuer mon bavardage, la gorge va mieux, je devais avoir la lurette congestionnée ce matin, elle s’est mise à saigner maintenant, à part quand j’avale, elle est insensible.
Hier soir, mon margis est venu me sermonner, si je n’avais été à l’infirmerie, j’avais une perme et nous partions ensemble de ce fait, je ne l’ai pas suivi et il est parti directement chez lui pour 10 jours ; Moi ça m’est égal je tente ma chance pour dimanche prochain, tout seul en une 36 heures ; tu n’auras qu’à me fixer sur ce que tu peux faire si nous devons nous retrouver.
Maintenant petite Chérie, je viens te répondre à ta dernière missive sur nos échanges de point de vue :
Question du bal, je ne saurais trouver un seul tort aux suggestions de ma petite Chérie ; au milieu de pourritures, il faut un drôle de blindage pour ne pas être contaminé et le meilleur blindage est l’abstention, quand on veut conserver un fait intact, on ne le place pas parmi d’autres à demi-gâtés ; question spirituel, c’est un peu différent, voici les conditions exposées à une session jaciste permettant les accès des bals :
1/ Etre entièrement maître de soi, être donc sûr que la danse n’éveillera pas les sens soulevant des désirs impurs
2/ Y être pour un but d’apostolat, faire équipe avec le Christ
3/ Eviter de danser les rumbas et les tangos, danses soupçonnées impures
4/ Eviter de danser avec toujours la même cavalière à moins d’être fiancé ou sur le point de se fiancer
5/ Quitter le bal à une heure raisonnable vers minuit, songer à rentrer
6/ Eviter de reconduire si l’on est pas fiancé
Franchement, petite Chérie, pour être avec toi entièrement sincère, il m’est arrivé de ne pas toujours suivre intégralement ces clauses ; rares les enragés de la danse qui pourraient toujours prétendre les suivre car pour des humains c’est impossible à moins qu’ils soient indifférents à l’attrait de la musique et de la danse et que leur présence dans une salle de bal soit pour eux une corvée.
Alors l’abstention est le meilleur remède et considérer ceux qui vont au bal pour des impurs. Voici une question bien délicate ; heureux sont ceux qui détestent la danse. Si un jour Dieu nous permet de voir grandir dans notre petit nid des enfants, et les voir adolescents, nous pourrons demander au Bon Dieu qu’ils ne rassemblent pas au père et si par malheur (laisse moi rire), nous avions une fille, tout le portrait de son père ; voyons petite Chérie quelle position faudrait-il prendre ? Devrons-nous la mettre dans une boîte en coton et lui interdire toutes sorties ?
Voici Chérie mon point de vue : Nous ne pouvons soupçonner à quel point peut-être dure la tâche de père ou de mère quand ils se sont donnés pour mission d’élever leurs enfants dans le bon chemin et d’en faire des candidats pour le bonheur du ciel ; sans les grâces divines c’est impossible. Les enfants sont des ingrats, le démon a déjà essayé de vicier leurs âmes, ce n’est pas en leur interdisant certaines choses qu’on étouffera leurs instincts, dans une sévérité intransigeante ; non car à la première occasion qu’ils pourront saisir, ils tromperont les consignes et innocemment seront les proies du mal. Donc ce qu’il faudra, ce sera de les élever dans toute la vérité ; suivant l’âge que jugeront nécessaire, nous leur donnerons sur la vie toute la lumière sans aucun artifice ; afin que grandissent dans leur cœur cette entière confiance et cet amour pour le Papa et la Maman et que d’eux-même ils jugent et s’interdisent ce mal dont, de nos lèvres, nous leurs auront déployé toute la aliseur. Je t’assure petite Chérie pour eux, ce sera une force contre qui ne previendront les désirs du mal mais, qui au contraire dans leur bonheur de goûter le bien, cherchera à en faire profiter les autres.
Et là, petit Amour, revenons sur la question du bal ; avec des petites âmes ainsi blindées, il y a plus d’apostolat que certains ne pensent, je serai près de toi, je te ferai pleuvoir des exemples ; oh ! Chérie, je suis sûr que chaque fois que tu as entendu de vilaines choses loin d’être corrompues par elles, tu n’en as au contraire trouvé que plus d’horreur et plains les pauvres sots qui pouvaient les dire. Je t’assure, je serai sûr que dans le coeur de nos enfants, il n’existerait que cette lumière divine, ils auraient toute ma confiance. Tiens Chérie voici un autre exemple pire que le bal, le service militaire, avec ses propos dégoûtants, ses exemples impurs, ses passions encouragées où tous les jours ne se prêche que le mal ; et pourtant ma petite Chérie a confiance en son petit Lou, elle sait qu’il reviendra comme avant. Tu sais petite Chérie quand je serai près de toi, nous ramènerons sûrement cette discussion sur le tapis et je t’assure nous serons tout à fait du même avis.
Je crois petite Chérie avoir bientôt la joie de t’apprendre une petite nouvelle à moins d’en garder le surprise pour quand je serai enfin tout près de toi, ce qui sera peut-être dimanche.
Au fait, Chérie, tu ne commences pas à croire que ton petit Lou se moque de toi depuis le temps qu’il dit « à dimanche » pourtant chaque semaine, il s’approche ce fameux dimanche qui pour moi sera le plus beau que tous ceux réunis, vécus depuis le 8 juin et j’ose croire qu’il en est de même pour mon petit Amour (à moins qu’une nouvelle conquête ne soit venue embellir ce jour de fête votive à Lauzun) remarque petite Chérie, je ne suis pas jaloux. Si la Grand-mère Désissard fronce les sourcils parce que sa petite Yvette (pardon « Ménette ») rentre avec son petit Lou alors que le soleil est déjà dans son lit moi je n’ai aucune crainte et à l’instant ou soi-disant, il faut se méfier de tout le monde en mon petit Amour, j’ai toute ma confiance.
Tu te représentes, dis petite Chérie si déjà nous n’avions pas confiance un dans l’autre ce que ce sera quand nous aurons à nous supporter un l’autre, alors il vaudra mieux divorcer, qu’en dis-tu ? Heureusement sur ce point, je n’ai jamais été si optimiste, alors que de longs mois séparent les jours de bonheur dans les bras un de l’autre sans altérer notre amour que sera donc ce lien de nos coeurs quand tous les soirs nous nous endormirons enlacés, un contre l’autre.
Dis, je crois que pour ne pas que la lettre soit taxée, je vais pouvoir cesser mon bavardage.
Pour ne pas changer notre petite expression qui clôture nos missives, je vais te quitter mon Cher petit Amour en t’envoyant tous mes plus doux baisers en espérant te les donner bientôt de mes lèvres en te serrant dans mes bras.
Adieu Chérie, mon petit coeur est près de toi toujours. Mon cher petit Amour je t’aime. Je t’aime
PS Lou ce soir est bien puni, au lit sitôt souper alors que c’est la fête au Vieux Périgueux et dis ils sont riches les communistes, ils sont venus hier jeter des tracts pour la fête rep. De Bergerac sur la caserne, en avion, hier soir.
Mon petit Amour, je t’aime